© Patrick Ullman
"Lors de notre Festi-colloque consacré à Anne Sylvestre, si nous avions les œuvres de la chanteuse magnifiquement servies par tous les participants, nous étions très nombreux à penser tristement à Jean Guidoni, le brillant artiste disparu il y a peu qui, lui aussi, admirait la chanteuse. Il avait souvent partagé la scène avec elle, invité des soirées de groupe qu’elle appréciait tant comme lui-même.
Olivier Hussenet et moi avons assisté à son dernier spectacle en juin au Café de la danse, ce lieu si poétique qui lui ressemblait autant que les Bouffes du Nord de ses débuts où je le découvrais à la fin des années 70. Ce transfuge du rock et du cabaret, si contemporain et classique, si français et berlinois à la fois dans ses inspirations, Jean Guidoni, pour autant m’est apparu ce soir de début d’été, plus coloré de Méditerranée que jamais, comme pêtri de music-hall marseillais. Tout dans sa voix et son geste, dans ses esquisses de pas de danse et sa silhouette, racontait la riche histoire de la chanson française, qui doit tant au sud et dont il maîtrisait la connaissance. Il déroulai Un véritable défilé à lui tout de seul de Mayol à Damia, de Réda Caire à un Sardou (mais de gauche !) pour la puissance de sa voix, aussi populaire que sophistiqué, les deux pouvant en France aller de pair. Au Café de la danse en son dernier concert, Jean Guidoni artiste était à l’apogée de son talent d’interprète et d’auteur. Il rayonnait d’une assomption de toute sa personne pleine de générosité pour son public et portant fier l’amour qui le liait à son mari à qui nous pensons avec la plus affectueuse des amitiés."
Serge Hureau
Jean Guidoni (3 mai 1951 – 21 novembre 2025)
Jean Guidoni nous a quittés le 21 novembre 2025 « des suites d’une maladie fulgurante » selon les termes de son attachée de presse relayés par l’AFP.
Certainement très peu connu par les moins de 20 ans et de 40 ans, il a pourtant marqué son époque située au début de la fin du XXe siècle.
Né à Toulon dans un milieu très modeste d’ascendances corses (père marin et mère au foyer), Jean Guidoni a commencé par être coiffeur dans un hammam au quartier de Belsunce à Marseille. De là viendra une attirance pour les milieux interlopes qui lui inspirera une carrière artistique à l’aune d’une «noirceur métaphysique» gorgée «d’angoisses et de peurs». Arrivé à Paris dans les années 70, il est toujours coiffeur mais il prend aussi des cours de chant. Il fait sa première apparition sur Paris Populi, opéra épopée sur le Paris frondeur écrit par Francis Lemarque et Georges Coulonges, puis tape dans l’oreille de Michel Legrand.
Jean Guidoni ne rentre pas dans le moule de la variété de l’époque. Électron libre sans compromis, les chansons qu’on lui propose ne collent ni avec sa personnalité ni avec ses démons intérieurs. Guidoni aura refusé de se plier aux joies obligées, à la bonne humeur que ces années 1980 imposaient en trompe-l’œil, construisant avec la rage d’un Brel et la douleur d’une Barbara un répertoire d’une grande audace et discrètement politique.
Sa rencontre avec le parolier Pierre Philippe, notamment connu pour ses adaptations de textes de Rainer Werner Fassbinder, s’avère un tournant décisif dans sa carrière. Le chanteur laisse exploser son exubérance et sa provocation sur scène. Il joue avec les attributs de la séduction féminine, portant aussi bien bas résille que talons aiguilles et arborant un visage maquillé de blanc.
Troisième album studio d’une discographie qui en totalisera une petite vingtaine, Je marche dans les villes sorti en 1980 lui vaut un «grand prix de l’Académie Charles Cros». Deux ans plus tard, Crimes passionnel, conçu avec Astor Piazzolla, marque les esprits. Pierre Philippe imagine cet « opéra pour un homme seul», dans lequel Guidoni étreint la jalousie, la passion, et la violence. L’album est inspiré par les cabarets berlinois, Ingrid Caven et Fassbinder. Guidoni y évoque sans tabous ni fausse pudeur son homosexualité à une époque où le sida n’était encore qu’une rumeur. Il récidivera avec Putains… en 1985, plongée dans les mêmes eaux troubles.
Au cours d’une carrière foisonnante, il chantera Prévert, Allain Leprest, auquel il empruntera les talents du compositeur Romain Didier, retravaillera avec Michel Legrand (Vertigo, 1995) et sa grande amie Juliette, notamment sur le spectacle Fin du siècle (1999), bilan accablant mais plein d’espoir qui évoque autant la montée de l’extrême droite que l’espérance communiste.
Toujours en marge des carcans commerciaux, Jean Guidoni prend ensuite lui-même la plume. Sur La Pointe rouge (2007), il collabore avec Dominique A, Philippe Katerine, Jeanne Cherhal et Mathias Malzieu. Son 17e album studio, Eldorado(s), est paru en avril 2025.
Jean Guidoni, qui avait pour salle parisienne préférée le théâtre des Bouffes du Nord, s’était encore produit sur scène le 24 juin 2025, au Café de la danse à Paris. Voici encore quelques mois, il se déclarait « tellement chanceux de pouvoir continuer».
Jean Guidoni
3 mai 1951 – 21 novembre 2025